13 décembre

Chapitres 25, 26 & 27 : Frédéric et Jamel avaient tout essayé. Ils avaient même proposé de l’argent à un camionneur qui allait vers Paris à trente à l’heure. Cinq kilomètres après Vétheuil, ils eurent la peur de leur vie lorsque le poids lourd dérapa et se retrouva dans le fossé, le pare-chocs avant enfoncé dans le train arrière d’une autre voiture. 
13 décembre
CHAPITRE 25

 

Frédéric et Jamel avaient tout essayé. Ils avaient même proposé de l’argent à un camionneur qui allait vers Paris à trente à l’heure. Cinq kilomètres après Vétheuil, ils eurent la peur de leur vie lorsque le poids lourd dérapa et se retrouva dans le fossé, le pare-chocs avant enfoncé dans le train arrière d’une autre voiture. Personne n’avait été blessé. En revanche, Frédéric et Jamel avaient eu droit à attendre deux heures sur le bas-côté de la route, en grelottant avec de la neige jusqu’aux genoux. Frédéric avait appelé son clerc. Finalement, la dépanneuse les déposa dans une petite chambre d’hôte à la sortie de Saint-Martin-la-Garenne.

À 18 heures, Frédéric et Jamel se réchauffaient enfin devant des cafés brûlants, vêtus des habits du mari de leur hôte : un pantalon trop court pour Frédéric et un trop long pour Jamel. Ils étaient les seuls dans le salon et la maîtresse de maison avait allumé un feu dans la cheminée. Quelques heures plus tôt, les pieds dans la neige, ils avaient décidé de se tutoyer. Ils s’en étaient dit, des choses, à attendre leur dépanneuse. Ils avaient eu le temps d’apprendre à se connaître, sans toutefois rentrer dans les confidences. À présent, ils gloussaient comme de vieux amis et Jamel remarquait que finalement, il n’y avait rien de mieux pour briser la glace qu’une tempête de neige.

La patronne, qui ne faisait pourtant pas restaurant, leur servit avec bonne humeur de la soupe fait maison et une pizza surgelée. Ils étaient affamés. Et quand elle leur proposa une bouteille de Bordeaux, Frédéric ouvrit grand les bras. Mais contre toute attente, Jamel dit : « 

— Non merci, par pour moi. »

— J’ai du blanc, si vous voulez, fit la patronne.

— Je vous remercie, mais je ne bois pas d’alcool. Mais soyons fou, pour l’occasion, je vais vous prendre une eau pétillante avec du citron, si vous avez.

— Tu ne seras pas offensé si moi..., fit Frédéric alors qu’il tendait son verre à la patronne.

— Pas du tout. »

Frédéric but une gorgée en silence en se demandant si c’était la religion de Jamel qui lui interdisait l’alcool. Jamel attendit que la patronne sorte du salon pour dire :

— C’est pas ce que tu crois. C’est pas pour des raisons de croyance. C’est que j’avais déjà bu de l’alcool pour une vie entière avant mon dix-huitième anniversaire. » 

Jamel regarda Frédéric qui s’était arrêté de boire. Il dit avec un air de dire un truc pas grave :

— Mes parents sont morts dans un accident quand j’avais seize ans et à l’époque, j’ai trouvé que c’était une bonne idée de prendre de la coke et de la vodka plutôt que d’être triste. Un calcul comme un autre, tu me diras. » 

Frédéric écoutait, immobile. Il savait d’instinct que d’autres confidences viendraient. Jamel continua :

— Tu sais, on dit des gens des fois qu’ils sont tombés au plus bas. J’imagine qu’on aurait pu dire ça de moi. Mais moi, j’avais pas l’impression de tomber nulle part. J’étais tranquillos dans mon coin – mais c’est le reste qui s’est éloigné. La vie, la joie, les lendemains, tout ça, c’est parti sans moi. Ces trucs-là, ça se rattrape jamais. Et puis un jour, quelqu’un m’a tendu la main. Et d’autres ont suivi. Voilà. Je m’en suis tiré avec une patte en vrac et deux-trois histoires à raconter aux mômes qui fument des joints.

Frédéric but une autre gorgée. Il regarda la neige tomber dehors, dans la nuit. Le bord de la fenêtre s’épaississait de blanc. Pas une voiture ne passait sur la route. Les braises crépitaient dans l’insert. Frédéric dit enfin :

— Ma mère est morte quand j’avais vingt-et-un ans. Et mon père... mon père, c’est une autre histoire, et je suis pas assez saoul pour la raconter.

Jamel remua son eau gazeuse et dit, sans lever les yeux.

— C’est marrant, tout le monde s’attend à ce qu’un mec comme moi ait vécu des trucs moches toute sa vie, galère après galère. Et je te rassure, quand je raconte ma vie, je ne déçois jamais. C’est mon petit côté « issu de l’immigration » – les immigrés, ils sont forcément malheureux, sinon ils seraient jamais partis d’où ils sont venus, pas vrai? Mais les hommes brillants comme toi, pur sang, les guerriers tout en haut de la chaîne alimentaire... jamais on imaginerait qu’ils ont connu un seul jour de malheur.

Frédéric ricana. Jamel essayait-il de lui soutirer ses secrets? Il fixa son verre presque vide. Sa raison lui dictait de taire son passé, de laisser les gens penser qu’il était privilégié. La seule personne à qui il l’avait révélé était Marcia et il n’était pas près d’ajouter une autre âme sur la liste, même pas le sympathique Jamel.

Jamel se gaussa :

— C’est ça le problème avec les gens heureux, c’est qu’ils sont pas fortiches en causette. Tiens, j’ai vu que la patronne avait des jeux de société – on se fait un Monopoly?

— Mon père a passé sa vie en taule, fit Frédéric, le cou rejeté en arrière pour finir son verre.

Jamel eut une réaction que Frédéric n’attendait pas : il pâlit d’un coup. 

— Ben, fais pas cette tête-là, s’esclaffa Frédéric. Tu sais, je m’en suis remis.

— Pour quel crime, il a fait de la taule? articula Jamel, qui ne souriait pas.

Frédéric ricana à nouveau. Il se resservit à boire et dit :

— J’en sais rien. J’en sais rien de rien. T’y crois, toi? (Il but à nouveau une gorgée) Ma mère l’a quitté illico, on a déménagé une semaine après qu’il soit parti. J’avais sept ans. Elle n’a jamais parlé de lui. Enfin si, elle m’a dit qu’il valait mieux vivre en chérissant ce qu’on a vécu plutôt que se tuer à changer ce qu’on ne peut pas changer. Parce qu’au moins, les gens des souvenirs ne peuvent plus nous décevoir. Elle a dit ça dix jours avant sa mort, et en fait, je ne sais pas si elle parlait d’elle ou de mon père. (Il s’arrêta un instant et reprit) Je crois que le feu est éteint. J’ai vu du petit bois sous l’escalier, je vais essayer de le faire repartir.

Il se leva, laissant Jamel qui fixait les maigres braises. Puis il revint et remua le bois dans la cheminée. La fumée envahit un instant le salon. Ça piquait les yeux. Jamel fit :

— Et ton père n’a jamais essayé de te revoir?

Jamel vit Frédéric, de dos, arrêter son mouvement. Un ange passa. Les braises craquèrent. Puis Frédéric répondit, le dos tourné :

— Non.

 

Mais au milieu du feu qui piquait son visage, il revoyait un printemps radieux, dix-sept ans plus tôt.

 

CHAPITRE 26

 

Des conversations d’outre-Atlantique, une pelouse verdoyante, le campus d’Harvard, un jeune Frédéric bronzé et confiant. Il avait vingt-deux ans et déjà il était auréolé du succès de se trouver dans cette université illustre malgré des racines peu brillantes. Ce jour-là, il s’était installé dans le parc pour lire son courrier et faire sa correspondance. Il avait changé de chambre récemment, mais son ancien roommate lui avait gardé ses lettres dans une grande enveloppe en kraft, qu’il ouvrait à l’ombre d’un saule pleureur. Soudain, le silence enveloppa le campus. Il avait reçu une lettre d’Ernest Villiers.

Il n’avait jamais rien reçu de son père. Son dernier contact datait des quelques jours avant ce Noël amer. Pour quel crime avait-il passé sa vie en prison? Il l’ignorait toujours et il avait grandi avec l’idée que c’était mieux ainsi. Mais à présent, cette lettre. Au dos de l’enveloppe, sous le nom de son père, se trouvait une adresse à Paris.

Frédéric tenait le courrier dans ses mains. Il ouvrirait l’enveloppe et dans quelques minutes, il saurait tout. Tous les scénarios qu’il avait passé ses nuits à élaborer seraient détruits, pour laisser place à une réalité immuable. Les myriades de questions alambiquées qu’il n’avait posées qu’à lui-même s’évanouiraient, pour laisser place à des réponses toutes simples. Et cet homme tendre, attentionné et drôle qui faisait le jeune premier dans ses souvenirs d’enfant, mourrait soudain pour laisser place à un père compliqué et réel, traînant derrière lui une vie qui tenait sur quelques feuillets.

Pourquoi ce père-là lui écrivait-il maintenant, après tant d’années de silence? Ce père-là était-il après l’héritage? On avait enterré sa mère quelques mois plut tôt. Ce père-là avait-il besoin d’argent? Frédéric se rendit compte que ce père-là était différent de son père à lui, celui de l’arbre de Noël. Sa mère avait eu raison, les gens des souvenirs ne peuvent plus nous décevoir. Lui avait-elle dit cela, car elle pressentait la venue de cette lettre? Était-ce une promesse que Frédéric lui avait faite, de façon implicite, de ne jamais laisser ce père-là le décevoir? Mieux valait laisser les gens des souvenirs là où ils étaient. Son vrai père était mort le matin de Noël. Il ne devait pas mourir une deuxième fois.

Alors il n’ouvrit jamais l’enveloppe. Il la remit au service postal de l’université avec la mention : RETOUR À L’EXPÉDITEUR. Du haut de ses vingt-deux ans, il se félicita de sa sagesse. Ce n’est qu’une fois la lettre partie que les doutes commencèrent à hanter ses nuits.

 

CHAPITRE 27

 

— Et aujourd’hui, t’as toujours pas envie de savoir? tenta Jamel.

Frédéric retourna dans son fauteuil et inspira profondément. Il cherchait ses mots.

— Disons que... je préfère laisser les choses comme elles sont, enfouies. C’est pas tant ce qu’il a fait qui m’inquiète, j’ai passé trente ans à préférer imaginer le pire que de connaître la vérité. Ce qui me fait de plus en plus peur à mesure que je vieillis, c’est de découvrir que finalement son crime n’était pas si grave et qu’au fond, mon père est quelqu’un de bien. Comme tu dis, il y a des choses qu’on ne peut pas rattraper...

Il s’arrêta un instant, puis reprit.

— Il faisait des calendriers. Les gens aimaient ses calendriers avec des chatons et des chiots dans les pelotes de laine, mais ses préférés à lui étaient ceux avec des tableaux de maître. C’est lui, tu sais, qui m’a appris à apprécier l’art...

Frédéric s’arrêta. Il venait d’articuler, sans le savoir, une vérité brutale. Était-ce bien vrai? Sa passion de l’art venait-elle vraiment de son père? Mais il reprit, comme si une autre partie de lui-même venait lui rappeler son amertume.

  Mais tu peux tourner en bourrique à force d’y penser, parce que si c’était pas grave, ce qu’il a fait, pourquoi il n’est pas revenu me chercher? Donc ça devait être grave, donc il vaut mieux pas savoir, etc. Je t’emmerde avec mes histoires, allez, on se fait ce Monopoly, tiens. Je te préviens, je gagne à chaque fois.

Et c’est ce qu’ils firent. La soirée fut alors beaucoup plus joyeuse. Ils parlèrent de foot, de filles, de films, de rêves et de souvenirs. Personne ne mentionna Fabrice Nile. Frédéric n’en revint pas que pour la première fois, il se faisait battre au Monopoly, mais il perdit avec grâce. Dans leurs pantalons ridicules, ces deux-là si différents, on aurait dit de vieux amis, ou des frères qui se retrouvent après une longue absence. Frédéric se sentit plus serein qu’il ne l’avait été depuis des années. Ils allèrent se coucher un petit peu avant minuit. En se glissant dans le lit glacé, Frédéric repensait à ce que Jamel avait dit : « Une fois qu’on les connaît un peu, les gens ne ressemblent jamais à ce qu’on s’imagine d’eux. Toi, par exemple. Tu ressembles à Ken, tu sais, Barbie et Ken? Et pourtant... ». Il sourit à cette idée et s’endormit instantanément. Sa première nuit de sommeil depuis sa visite chez le notaire.

Pendant ce temps-là, John Witherspoon, en habit du soir dans une réception mondaine où dînait le Tout-Paris, buvait du Dom Pérignon en compagnie du vieux Dentressengle de DentressengleEspiardSmith. Il disait que Solis était un incapable. Qu’il attendait le lendemain pour se débarrasser de ce morveux et que, parole de Witherspoon, Solis will never work in this town again. Et que si DentressengleEspiardSmith ne virait pas Frédéric, c’est tout son business qui irait chez les autres d’en face. Tandis que le grand avocat faisait signe aux serveurs pour qu’ils apportent une autre flûte de champagne à ce cher M. Witherspoon, le milliardaire frottait sa fesse qui était toute bleue sous son smoking noir, en espionnant sa petite amie qui flirtait avec un trader qui lui, avait sûrement les fesses blanches.

 

Á suivre demain...