3 décembre

Chapitres 5 & 6 : C’est une blague ? Frédéric n’avait pas du tout l’air de rigoler et le notaire, un cinquantenaire maigrichon avec des lunettes en corne et des ongles cassés, l’avait bien senti. 
3 décembre

 

CHAPITRE 5

 

— C’est une blague? » Frédéric n’avait pas du tout l’air de rigoler et le notaire, un cinquantenaire maigrichon avec des lunettes en corne et des ongles cassés, l’avait bien senti. 

— Écoutez, Monsieur Solis, je ne sais pas quoi vous dire, c’est le seul bien qui fasse partie de la succession, et vous en êtes l’unique héritier. Estimez-vous heureux, au moins vous n’aurez pas à payer d’impôt. »

Au milieu du bureau encombré de dossiers, les deux hommes étaient penchés sur une vulgaire boîte en carton. À l’intérieur se trouvaient quatre tickets : un voyage en train, une excursion en bateau, une entrée pour le jardin de Giverny et une pour le Musée d’Orsay – tous datés pour des jours de décembre. Il y avait aussi un tube en plastique contenant un papier à dessin format A3, couvert de croquis et d’inscriptions minuscules à l’encre noire. Détonant dans tout ce sombre, un trait de couleur rouge serpentant parmi les dessins et culminant en un point rouge qui ressemblait à une croix. Ni le notaire ni Frédéric ne souhaitaient se couvrir de ridicule, alors ils se taisaient. Mais s’ils avaient su rester enfants, ils se seraient écriés : chouette, une CARTE AU TRÉSOR!

Comme ils étaient adultes, ils ne pipaient mot. Enfin, le notaire bafouilla :

— Je dois avouer que de toute ma carrière… enfin, c’est intéressant, ces documents, tout de même. »

Son doigt suivait le tracé rouge sur le papier, comme pour inspecter la qualité de l’exécution d’un dessin ancien. Était-ce la carte qui faisait briller ses yeux gris? Il prit son air le plus détaché pour dire :

— Et vous n’avez aucune idée de sa signification? On jurerait des énigmes, ces mots, là… un jeu de rôle, peut-être. »

Frédéric, qui avait les dents serrées, arracha l’acte de succession de dessous la boîte et se mit à l’étudier. Le notaire continua :

— Fabrice Nile était un ami de la famille, dites-vous?

— Je n’ai pas dit cela, répondit Frédéric sèchement. Avons-nous fini?

— Eh bien, les papiers sont à jour, tout est signé », dit le notaire, toujours happé par les mystérieuses arabesques devant lui. Vous voilà propriétaire d’une belle car… enfin d’un beau document. Et des tickets. Voilà, voilà. »

Frédéric dut tirer la carte de sous les coudes du notaire, qui essaya encore de la lire comme s’il voulut en enregistrer tous les détails. Frédéric la replaça dans le tube et ferma la boîte. Il avait déjà saisi son manteau en cachemire pour sortir. Les deux hommes se serrèrent la main et échangèrent en vitesse les formules de politesse de rigueur. Mais alors qu’il avait déjà les doigts sur la poignée de la porte, Frédéric s’arrêta un instant, se retourna et demanda, comme à contrecœur :

— M. Nile et moi n’étions plus proches au moment de sa mort et je n’ai pas été informé de ses funérailles. Pouvez-vous me dire où il repose? »

Le notaire ouvrit le dossier en équilibre sur la pile à côté de lui. Il lui dit qu’il était enterré à Nantes. Et il ajouta en soupirant, presque pour lui :

— Ah, je suis désolé pour votre… votre ami. Allez donc savoir comment un homme en arrive là. On la croit loin, la misère, avec toutes nos possessions. Mais finalement elle est beaucoup plus proche qu’on le pense et il suffit parfois d’un rien…

— Que voulez-vous dire? interrompit Frédéric.

— Depuis quand ne l’aviez-vous pas vu? fit le notaire, suspicieux.

— Longtemps.

— Vous saviez quand même qu’il était sans-abri depuis des années?

— Je… non, je l’ignorais, répondit Frédéric d’une voix neutre.

— Nous avons eu accès à son dossier des services sociaux, c’est tout à fait confidentiel, mais si vous faites partie de la famille…

— Je ne… », mais Frédéric serra les dents pour s’interrompre. 

Le notaire le dévisagea et énonça :

— M. Fabrice François Marius Nile, né le 24 juin 1965 à Montigny-lès-Metz, profession garagiste concessionnaire automobile, décédé le 8 novembre 2012 à l’hôpital Saint-Nicolas de Pontoise, des suites d’une pneumonie. Son état civil nous informe qu’il a été marié le 7 juillet 1987 avec Corinne Billot, décédée le 12 février 1996. Sans enfants, pas de frères et sœurs, parents décédés… Il est enregistré sans emploi depuis 1997 et sans domicile fixe depuis 1998. Il a séjourné à l’hôpital Saint-Nicolas à Pontoise à plusieurs reprises pour complications dues à l’alcoolisme…

— Je vous remercie, Maître. En vous souhaitant une bonne journée. »

Et sans le faire exprès, ou pas trop, Frédéric claqua la porte.

 

CHAPITRE 6

 

Une demi-heure plus tard, il marchait, sa boîte sous le bras, dans les allées blanches du Jardin de Bagatelle. Il devait déjeuner avec John Witherspoon, un client ; il était en avance. 

Somptueux Bagatelle, l’un des plus beaux jardins de Paris. Cachées dans un coin tranquille du Bois de Boulogne, entre les avenues chics du 16ème arrondissement et les hôtels particuliers de Neuilly, ses allées attiraient rarement les touristes et jamais les foules. Ses rosiers splendides, ses paons et son Orangerie d’où s’échappaient des notes de musique classique, le secret des promeneurs huppés et des flâneurs sensibles. Frédéric était souvent venu avec Marcia les matinées d’été. Marcia était belle en toutes saisons, mais l’été à Bagatelle la rendait solaire. Marcia... mais ni ce souvenir-là, qui pourtant était douloureux, ni le meeting imminent avec John sur lequel il devait absolument se concentrer, ne parvinrent à distraire Frédéric de sa boîte et de Fabrice Nile.

Il s’assit sur un banc dans un des recoins de la roseraie. Il regarda autour de lui si personne ne l’épiait puis se trouva ridicule. De toute façon, le parc était presque vide. Il ouvrit la boîte et inspecta d’abord les tickets. 

Le premier, un ticket de train, daté du 15 décembre au départ de la Gare Saint-Lazare (10h57) à destination d’Eragny-Neuville (11h31). Le ticket comprenait le numéro du train, de la voiture et du siège. 

Eragny. Il sourit. Il avait été tellement surpris chez le notaire qu’il n’avait pas remarqué la relation évidente entre tous ces tickets : les peintres impressionnistes. Le ticket pour Giverny, d’abord, le jardin de Claude Monet – cela ne lui avait pas échappé. Le Musée d’Orsay, ensuite, possédait la plus grande collection d’œuvres impressionnistes au monde. Plus subtils, les billets de train et de bateau : était-ce vraiment une coïncidence qu’ils proposent d’amener Frédéric à Eragny et Vétheuil... deux villes sur les berges de la Seine, dans cette région peinte par les artistes qui y résidaient, soit Renoir, Monet, Pissarro, Sisley, Gauguin et compagnie?

Frédéric continua son inspection.

Le deuxième ticket donnait donc droit à une croisière en bateau, au départ de Vétheuil, avec la compagnie « Au fil de la Seine », le 18 décembre. Il chercha l’heure d’embarquement et c’est ainsi qu’il découvrit une inscription à la main, à l’encre rouge, sur l’envers du ticket : 

Souviens-toi de ce bel amour

Qui cachait l’hiver en son sein

 

Un rapide coup d’œil lui apprit qu’il en était de même pour tous les tickets. Au dos du troisième ticket, une entrée pour le jardin de Claude Monet à Giverny le 22 décembre, quelqu’un avait écrit :

 

Cueille à temps les féeries de ton étang

Ou règne bientôt sur un océan 

De fleurs fanées.

 

Que signifiaient ces énigmes? Rien n’avait de sens. Sur le ticket d’entrée du Musée d’Orsay à Paris daté du 24 décembre, était écrit :

L’altière paix des choses.

 

Il reprit le ticket de train pour découvrir, au dos aussi, l’inscription :

Un grand départ pour une impression nouvelle,

Mets ton pas dans ceux des Refusés.

 

Son visage s’éclaira : enfin, il pouvait décoder ce message-là. L’« impression nouvelle », surtout sur un ticket de train, faisait référence au tableau de Monet « La Gare Saint-Lazare » résolument impressionniste. Et les Refusés étaient les Impressionnistes eux-mêmes, qui avaient été refusés par le jury du prestigieux Salon, seul arbitre de la qualité artistique de l’époque ; les amis de Monet avaient exposé à la place dans ce qui était officieusement appelé le Salon des Refusés.

Il étudia ensuite la carte au trésor. Mais il n’y vit pas de signification plus profonde que lors du premier coup d’œil. Les dessins ne semblaient avoir aucun rapport avec les Impressionnistes.

Il y avait une voiture de collection. Une tête de mort, comme le Joly Rogers des pirates. Des marguerites dans un pot. La main d’un vieillard. Une portée de musique. Un profil de femme dans un cadre en cœur. Des nuages. Un pont dans la campagne. Une suite de cartes à jouer contenant trois rois et un joker. Puis des mots : Vérité, Tolérance, Jardin, Amour. D’autres dessins et symboles qu’il n’arrivait pas à déchiffrer. Et ce chemin rouge, parmi tous ces éléments, qui menait à la croix.

Frédéric replaça le tout dans la boîte et la ferma avec délicatesse. Ses mains étaient rouges et il souffla dessus pour les réchauffer. La vapeur de son souffle monta dans le ciel blanc que vint rayer l’envol d’une pie. Il fourra ses mains dans les poches de son manteau. Dans l’allée, deux adolescentes vêtues comme en automne piaffèrent à la vue du beau mec sur le banc. Il détourna les yeux. Deux petits rouges-gorges sautillaient sur la neige. Ils picoraient à l’unisson. Parfois, ils déterraient des miettes de terre. Leurs pattes laissaient des traces minuscules. Et la vie de Frédéric foutait le camp.

Imperceptiblement, sans un bruit, elle avait déraillé. Frédéric avait suivi le tracé de son ascension annoncée, marché dans les clous. Et à présent, un homme qu’il ne connaissait pas, un homme mort, lui demandait de prendre un train. Puis un bateau. Puis un jardin. Lui faisait miroiter des paysages impressionnistes et une chasse au trésor. Lui donnait des rendez-vous. Des rendez-fous.

Il détestait cet homme. Pour qui se prenait-il, ce marionnettiste qui jouait avec son imagination et en emmêlait les fils? Ce Fabrice Nile, ce fantôme qui sentait les bancs nocturnes? Qui lui jetait à la figure de l’imprévu, cette chose détestable?

Il se mit à neiger. Les flocons étaient glacés sur son visage et Frédéric remarqua qu’il fixait depuis un moment une poubelle en grillage vert près des parterres. Un employé du parc viendrait la vider bientôt. Frédéric soupira. Oui, il pouvait y déposer son héritage étrange. Il la voyait déjà : la boîte pliée et éventrée, les tickets qui tombent au fond, le tube coincé qui laisse le couvercle entrouvert. C’en serait fini de Fabrice Nile, de ses trains, de ses peintres et de son imprévu. Frédéric remettrait alors son pas sur le chemin des jours familiers. Et passerait ses nuits à contempler deux mots aussi petits que des pattes d’oiseau : et si...? 

Il y avait une troisième solution, bien sûr. Il prit son téléphone et ses doigts gelés composèrent le numéro de Pétronille. 

— Bonjour, pouvez-vous me faire une recherche s’il vous plaît? Fabrice Nile, N-i-l-e, Fabrice. Il vient juste de décéder, enterré à Nantes, je vous envoie les détails par email. J’ai besoin de tout ce que vous pourrez trouver sur cet homme. »

Pétronille lui assura qu’elle ferait de son mieux. Puis elle lui demanda timidement si elle pouvait prendre trois jours de congé pour le quarantième anniversaire de mariage de ses parents. C’était juste avant Noël. Frédéric lui répondit qu’il ne trouvait pas raisonnable de prendre des vacances alors qu’il y avait tant à faire sur le dossier Witherspoon. Elle était déçue, mais Frédéric n’avait pas de patience pour ces sentiments-là. Il employait Pétronille à ses propres frais. Il travaillait soixante-dix heures par semaine et il lui fallait quelqu’un pour s’occuper de ses affaires privées et de son agenda social – ce que Pétronille faisait plutôt bien, mais ses nombreux impératifs familiaux commençaient à être encombrants. Il faudrait la presser sur le dossier Nile. Il voulait avoir percé le mystère Fabrice Nile avant de prendre le train. Dans quatre jours. 

Il prit sa boîte et son tube et se hâta vers le restaurant de l’autre côté du parc. Il fallait oublier Fabrice Nile et se concentrer. Ce divorce-là allait être difficile. John Witherspoon était un financier américain installé à Paris, sexagénaire et sexiste, gastronome invétéré et serial-divorcé. Frédéric avait réglé son troisième divorce sept ans auparavant et John, sa fortune presque intacte malgré ses infidélités, avait loué à ses confrères millionnaires les talents de ce jeune avocat qu’il avait depuis pris sous son aile dodue. C’était John qui l’avait fait entrer chez DentressengleEspiardSmith, à qui il confiait toutes ses affaires et celles de ses nombreux business. Frédéric et John avaient commencé la procédure pour un quatrième divorce, presque en chantant, et ils avaient rendez-vous pour discuter affaires à La Roseraie, le restaurant du Jardin de Bagatelle et l’une des tables les plus prestigieuses de la capitale. Frédéric déposa son héritage au vestiaire et rejoint la table Witherspoon.

Le déjeuner fut excellent, mais fastidieux. La nouvelle petite amie de John, Iko, les avait rejoints. C’était une Japonaise magnifique et diplômée, qui fit un sourire délicieux à Frédéric quand il arriva. John était d’humeur belliqueuse. Il se plaignit de la qualité du service qui se dégradait partout à Paris, des serveurs qui ne savaient pas leur place. En France, tout prenait trop de temps, les fonctionnaires étaient insupportables, il y avait tant de chômage, car personne ne voulait travailler et l’insécurité grandissante devenait intolérable. Quelques jours plus tôt, Iko s’était fait voler son vison dans le vestiaire d’un restaurant étoilé. Le patron n’avait voulu reconnaître aucune responsabilité. Une honte. 

— Tiens, d’ailleurs, Solis, à l’occasion, entre deux rendez-vous, pourras-tu faire une petite lettre à ce resto, histoire de leur faire comprendre qu’on ne plaisante pas avec Witherspoon, damn it. » Et sans attendre la réponse de Frédéric, il continuait sa complainte qui cette fois concernait sa future ex-femme, annonçant à la tablée que samedi prochain au meeting, elle verrait de quel bois il se chauffait.

Mais Frédéric n’écoutait plus. S’il avait été attentif à ce qui se passait autour de la table, il aurait vu que John Witherspoon voyait d’un œil très mauvais le fait que sa petite amie faisait les yeux doux à son avocat. Mais lui n’avait de pensées que pour sa boîte et l’histoire du vison au vestiaire l’inquiétait. Et si on lui volait son héritage? Nul autre que lui ne pouvait prétendre à la carte, aux tickets, au tableau impressionniste. Il s’en voulait de se laisser aller à supposer qu’au bout de l’aventure l’attendait une œuvre d’art. C’était absurde et improbable. Pourtant, autant se l’avouer, c’était à cela qu’il rêvait, Maître Solis, devant son steak au poivre, alors que son plus gros client parlait divorce. Il était urgent de récupérer sa boîte. Après ce qui lui sembla être une éternité, le café fut servi et Frédéric prit congé de ses hôtes. John le salua en lui disant : « On se voit samedi, hein, Solis, avec ma femme et son avocat. Et cette fois on va faire avancer les choses, parce que ça traîne un peu, right? » 

Frédéric lui serra la main et se dirigea vers le vestiaire. La boîte était toujours là, rien ne manquait. Il sauta dans un taxi. C’est en fermant la porte qu’il réalisa que le rendez-vous avec John était ce samedi. Samedi 15 décembre. Le jour du ticket de train.

 

Á suivre demain...