22 décembre

Chapitres 51 - 52 : Frédéric était toujours sur son banc, regardant la Seine qui coulait devant lui. Il avait froid, mais il n’avait pas le courage de rentrer chez lui. Tout semblait destiné à un autre dans sa vie : la femme qu’il aimait, sa carrière, son Sisley, son appartement. Demain, il irait au Musée d’Orsay, le terminus de ce voyage étrange. Il ne pouvait plus penser à quoi que ce soit d’autre.
22 décembre
CHAPITRE 51

 

Frédéric était toujours sur son banc, regardant la Seine qui coulait devant lui. Il avait froid, mais il n’avait pas le courage de rentrer chez lui. Tout semblait destiné à un autre dans sa vie : la femme qu’il aimait, sa carrière, son Sisley, son appartement. Demain, il irait au Musée d’Orsay, le terminus de ce voyage étrange. Il ne pouvait plus penser à quoi que ce soit d’autre. Des fantômes tourbillonnaient autour de lui, les mots d’étrangers résonnaient dans sa tête, le ciel de Paris se couvrait des dessins de Fabrice Nile. Des sirènes l’appelaient à ce rendez-vous de demain et il était enchaîné à des possibilités obscures.

Une odeur particulière vint piquer ses narines. Un clochard s’était installé à l’autre bout du banc. Il devait avoir une cinquantaine d’années, mais comment en être sûr avec ces hommes sans âge, cachés dans leur barbe? Il portait trois ou quatre blousons les uns par-dessus les autres et buvait à grand bruit une soupe dans un gobelet en polystyrène. Frédéric allait partir, mais fixa la Seine. Oui, il y avait une dernière chose à tenter, puisque l’occasion se présentait. Il se tourna vers le clochard et fit :

— Excusez-moi de vous déranger, mais connaissez-vous un certain Fabrice Nile?

— Pourquoi que je le connaîtrais?

— Il a, comment dire, fréquenté les bancs publics, alors je me suis dit que peut-être... 

— C’est quoi son nom encore?

— Fabrice Nile.

— Non, ça me dit rien. Fabrice Nile. Rien de rien. Fabricenilefabricenilefabricenile... Il était de Paname?

— Je ne sais pas... mais ne vous en faites pas, ce n’est pas grave. Désolé de vous avoir dérangé, bonne soirée.

Frédéric se leva pour partir, mais l’autre n’allait pas laisser passer une occasion pour la causette, surtout par ce froid-là, et il lui dit :

— Attendez voir, on va demander à Luigi, lui, il connaît tout le monde.

Le clochard s’avança et cria à l’attention de la Seine. 

— Luigi! Eh Luigi!

Ils entendirent alors un grognement, qui venait de dessous du pont. 

— Eh Luigi! T’as-t’y entendu parler d’un Fabrice Nile? cria le clochard, et sa voix se réverbéra sur tout le quai. Personne ne répondit.

— Il est sourd comme un pot, fit le clochard. Il faut qu’on descende. Venez, venez, il va pas vous manger, Luigi. Mais vraiment, il connaît tout le monde ici.

Frédéric suivit le clochard dans les escaliers qui menaient aux quais. Il n’avait aucune envie de se retrouver sous un pont, mais finalement, Luigi sortit la tête de dessous une petite tente.

— Qu’est-ce que t’as à beugler comme un veau, Jean-Pierre?

Luigi, petit, mais trapu, les cheveux en catogan désordonné, une grande cicatrice de l’oreille au menton et des yeux clairs. 

— Sors de là, Luigi, le monsieur il veut te parler, et on va pas salir son beau manteau. Dis, c’est pas vrai que tu connais toute la rue à Paname?

— Ah, pour sûr, fit Luigi, avec un accent d’Europe du Sud. Tous les matous, tous les apaches, tous les coucheurs à la belle étoile, ils viennent voir Luigi. C’est quoi le nom qui vous démange? 

— Fabrice Nile, fit Frédéric.

— Fabrice Nile. (Il regarda les étoiles un instant.) Le garagiste qui se prenait pour Picasso? Le griffonneur de pattes de mouches?

— C’est lui », fit Frédéric qui se cramponnait aux paroles de Luigi. À part Jamel qu’il soupçonnait de ne pas dire tout ce qu’il savait, c’était la première fois qu’il rencontrait quelqu’un qui connaissait Fabrice Nile. Et cette fois, cela ne pouvait être qu’un hasard. Personne n’aurait pu deviner qu’il serait sur ce banc ce soir.

— Pouvez-vous me dire ce que vous savez sur lui? demanda Frédéric.

— Oh, je peux, je peux, parce que ça lui causera pas de souci, qu’on cause de lui. Parce que le pauvre vieux, il est mort, il y a un mois. C’était un bon gars. Un qu’a eu de la chance. Il s’était trouvé un coin douillet à Pontoise. Il passait des vacances à l’hosto et là-bas, il en avait profité pour se faire plein de potes. Mais il revenait de temps en temps nous voir ici. 

— Vous souvenez-vous de ses amis?

— Celui dont je me souviens le plus, c’est un grand noir qui parlait avec comme qu’on dirait des majuscules. Il y avait un Arabe qui boitait, aussi. Et puis un gars un peu plus vieux, avec un nom de philosophe qui serait devenu acteur de vaudeville, voyez le genre? Hippolyte... non... Virgile... non... Alceste?

— Ernest, fit Frédéric.

— C’est ça. Ernest, c’est quand même drôle, ce nom, non? 

— Quel âge, cet Ernest?

— La soixantaine avancée. Je me souviens de lui, il...

Frédéric le coupa brusquement.

— Est-ce que vous savez s’ils trafiquaient?

Luigi le regarda soudain de travers.

— Et ça intéresse qui, leur affaire? Luigi, c’est pas un mouton.

— Je ne suis pas de la police. Mais les amis en question, ils essaient de me refiler quelque chose et je veux savoir si c’est net ou pas. Alors, qu’est-ce qu’ils trafiquaient?

— Que voulez-vous qu’ils trafiquent, les bonhommes?

— Des tableaux, par exemple.

Luigi fit la moue. Frédéric ajouta :

— Recel de tableaux de maître.

— Non, non, fit le clochard. C’était pas le genre à trafiquer, Fabrice. Ou en tous cas, pas du lourd comme ça. À y réfléchir, même plutôt du léger. Enfin...

Il se mit à rire.

— Qu’est-ce qui vous fait rire?

— Maintenant qu’on en cause, j’ai des choses qui me reviennent. Ils avaient parlé d’un trafic... de bouffetance. Des Pépitos. Le noir et l’Arabe, ils s’occupaient des gamins malades à l’hosto de Pontoise, et ils refilaient des Pépitos, parce qu’ils disaient que la cantine de l’hosto, c’était pas Byzance. 

— Du trafic de Pépitos, ça envoie pas un homme au violon, ça... dit Jean-Pierre. 

— Ça, c’est sûr, dans la bande à Nile, y en a pas un qu’a fait un jour de taule. C’est des Monsieur Propre. Alors, balocher des tableaux de maître, ça me semble être un brin lourd, vu le profil de l’équipe.

Frédéric en avait entendu assez.

— Merci, fit-il en cherchant un billet dans sa poche. (Il tendit à Luigi un billet de dix euros). Pour l’info. 

— Ah, je mange pas de ce pain-là, moi. Qu’on se le dise : Luigi c’est pas une balance. 

— Moi je prends, interrompit Jean-Pierre, pour le loyer de mon banc. Dans le 7ème, ça coûte. Enfin, si on a pu vous dépanner... Je vous l’avais dit, c’est comme une grande famille, la rue, et Luigi, c’est le parrain. Ah tiens, v’là les Peaux-Rouges....

De jeunes volontaires de la Croix Rouge descendaient les escaliers. Ils faisaient leur ronde les nuits froides pour convaincre les sans-abris de les suivre dans les centres d’hébergement. Les deux hommes allaient pouvoir causer encore. Frédéric salua Jean-Pierre et Luigi et se dirigea vers le Pont des Arts.

Il entendit derrière lui :

— Eh, l’ami, Joyeux Noël!

Frédéric se retourna et leur fit un signe de la main.

Frédéric marcha encore longtemps, les mains dans les poches. Il tripotait nerveusement les clefs du cadenas de Marcia qui s’y trouvaient au fond. Ses pensées, plus que ses pas, le menaient le long de la Seine. Alors c’était ça, le secret. Bien entendu, son père était dans le coup. Bien entendu, il n’y avait pas de tableau. C’était un grand piège et il était tombé dedans. Il l’avait soupçonné depuis le début, et pourtant, il avait été aveuglé par ces peintures... Par Monet et son génie, par les silhouettes de Sisley, par son amour inexplicable pour ces scènes d’hiver. C’était son talon d’Achille et la bande à Fabrice Nile l’avait su. Il avait été joué par ce père qui avait été assez malin pour faire croire qu’il n’avait jamais fait de prison. Car il en avait fait, bien sûr... Était-il vraiment sûr? Il ressentit l’angoisse à nouveau, cette peur du lendemain qui effacerait tant de certitudes. Ce Fabrice Nile qui avait fait tellement de ravages dans sa vie. Et tout ce qu’il était en train de perdre. Il était arrivé au Pont des Arts. 

Il trouva rapidement le cadenas de Marcia, qu’il détacha. Puis il prit les clefs dans sa poche et les lança, avec le cadenas, de toutes les forces de ses bras et de son âme dans le fleuve glacé qui coulait sous le pont.

Il était tout rouge, Frédéric, et son cœur brûlait dans sa poitrine. Mais il avait vu le cadenas disparaître dans la Seine et un petit vent de bien-être était venu se poser sur ses pensées. Désenchaîné. Il repensa alors à cette poubelle enneigée au jardin de Bagatelle. S’il y avait déposé sa boîte, il serait tellement plus heureux à présent. Il serait son bon vieux lui-même, sans tous ces étrangers qui lui soufflaient de changer sa vie. Il n’y aurait plus de trains fantômes, ni de jardins hantés. Et la solution lui apparut, toute ronde et toute claire : ne pas aller au Musée d’Orsay. Il était maître de ses jours, encore. En trente ans, il avait enterré son père dans un recoin lointain de son âme et il était maître de ça aussi. Il ne voulait pas le connaître, il ne voulait pas connaître ceux qui le connaissaient. Désenchaîné de son père, comme il l’avait toujours voulu. Désenchaîné de tous. Il avait sa vie à vivre, et il voulait la retrouver, comme un habit en flanelle douce, qui lui allait si bien. Il allait redevenir Frédéric Solis, avocat brillant et collectionneur d’art, sans père et sans fils, éditeur de sa vérité personnelle et architecte de sa vie.

Une heure plus tard, Frédéric était à la fenêtre de son appartement, dans l’air glacé de cette nuit d’hiver, à brûler dans un seau en fer les quatre tickets de Fabrice Nile et la lettre du notaire. Alors que les cendres de ce voyage à contrecœur virevoltaient au-dessus des toits de Paris, Jamel reçut un message sur son téléphone.

Je n’irai pas au Musée d’Orsay demain. Prière de ne plus me contacter. Frédéric Solis.

 

CHAPITRE 52

 

Huit heures du matin, Jamel était déjà au chevet d’Ernest. Il venait de parler au docteur qui ne savait plus quoi dire. Ernest avait déjà survécu plus longtemps que le pronostic. Mais il n’y avait plus rien à faire. Attendre. Prier pour un miracle. Attendre encore. Faire comme si de rien n’était. Vivre, comme d’habitude.

Jamel regardait Ernest, ses joues creuses et ses yeux fatigués qui arrivaient tout de même à sourire. Il se demandait s’il fallait lui dire, pour Frédéric. Lui dire qu’il n’y avait plus aucune chance. À quoi bon? se dit Jamel. Pourquoi rajouter de la douleur sur ses épaules? Les faux espoirs avaient du bon, en fin de compte. En fin de compte. Oui, on y était bien, à la fin des comptes.

Mais Ernest fit :

— C’est vrai qu’il va avoir un petit?

Jamel resta silencieux un moment. Pas la peine de prétendre qu’il ne savait pas de qui Ernest parlait. Il hocha la tête.

— Tu te rends compte, Jamel, je vais être grand-père. Grand-père, moi...

Du temps passa encore entre eux. Ernest regarda son bras qui était tout violet et murmura.

— Tu l’as vu, n’est-ce pas?

— Oui.

— Il se porte bien? Il est heureux?

— Oui. Oui, je pense. 

— Bien.

Puis Jamel murmura.

— Je ne vais pas le revoir.

— Ah. Bon, fit Ernest.

Et Jamel put voir une ombre, ou non, la trace dans ses yeux d’une imperceptible violence dans son âme.

Contre son gré, Jamel s’entendit dire :

— J’aurais tant aimé que tu puisses le voir, mais...

Pour toute réponse, Ernest prit la main de Jamel.

— Tu sais, Jamel, les vies sont des petites choses fragiles. Parfois, on tire un fil et tout se détricote. Frédéric, lui aussi a dû faire des choix difficiles. Chacun son chemin.

Et il baissa les yeux comme pour dire que son chemin s’arrêtait là.

Jamel aurait aimé lui dire que Frédéric avait tort, qu’il le détestait de ne pas vouloir savoir, que c’était injuste. Qu’il l’avait fait pour avoir un frère autant que pour lui donner un fils, qu’il avait peur de la solitude à en crever et qu’il donnerait toute sa fortune pour mettre encore des pas dans son chemin. Mais les mots avaient du mal à sortir ce matin. Cette putain de gorge qui se nouait à chaque fois qu’il regardait Ernest. 

Ernest fit signe à Jamel de lui passer son album photo. 

— Te souviens-tu de la carte au trésor de Fabrice?

Il sortit le même cliché qui était sur le mur de l’atelier : Fabrice, souriant de toutes ses dents, montrant fièrement son dessin.

— Oui... je l’ai donnée à Frédéric. 

— Je sais. 

— Comment tu le sais?

Ernest fit un geste pour dire que ça n’avait pas d’importance.

— Pourquoi lui as-tu donné? demanda Ernest.

— Parce que... parce que les rêves de Fabrice, je voulais pas qu’ils se perdent. Toutes ces choses qu’il voulait, moi je les trouvais belles. C’était pas grand-chose, mais c’était tout en même temps. C’était l’essentiel. Frédéric, lui qui avait tout... peut-être qu’il aurait fait de la place pour ces rêves-là. Et il t’aurait...

— Où vois-tu des rêves, Jamel? interrompit Ernest.

Jamel ne comprenait pas. Il lui montra la photo.

— Ben, là, partout, c’était sa carte au trésor.

Ernest sourit.

— Regarde bien. La voiture qu’il a dessinée, là. Ce n’est pas la vraie. C’est le petit modèle que lui avait offert Maurice. Les marguerites, ce sont celles de la cantine. La dame dans un cadre en cœur, c’est le cadre que Maurice a toujours sur lui. La vérité de Gilles, la tolérance qui était notre crédo, et le jardin à l’origine de toutes les histoires. Ces cartes à jouer, tu te souviens que Fabrice avait toujours des figures lorsque nous jouions au rami? Ou finalement, c’était peut-être nos rois à nous, Bertrand, Gilles et Maurice. Et le joker, le plus fantasque, le plus rêveur, ça a toujours été toi. C’est nous tous, ici, Jamel, sur cette carte. C’est l’hôpital. C’était son présent. Fabrice avait arrêté de se projeter. Il avait fait la paix avec la vie et il avait fait la paix avec ses regrets – et avec ses rêves aussi. 

Et moi aussi, j’ai fait la paix, Jamel.

— Mais moi, je veux pas que tu la fasses! 

La phrase était partie toute seule, sans que Jamel l’invite.

— Ou pas... pas encore, murmura-t-il.

Pour toute réponse, Ernest sourit. Les deux hommes se regardèrent. Jamel aurait voulu dire tant de choses en plus, mais ses yeux ne voulaient pas des larmes, alors il fallait choisir entre les derniers mots inutiles et le cœur qui déborde ou le silence qui force le destin à attendre. Jamel ne voulait pas d’adieux. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas avec ce fils là-bas qui pensait que ce père-là était un bon à rien alors que c’était le meilleur qui soit. 

Tandis que le regard d’Ernest se perdait dans la neige, dehors, Jamel entrevit une autre chance. La der des ders.

 

Á suivre demain...